mercredi 4 août 2010

Hagard

« Chacun de nous est une lune avec une face cachée »

- Mais qu’est-ce qu’il m’arrive ?
Il est 4h du matin… Je suis devant la fenêtre de ma chambre, il pleut à grosses bourrasques contre la vitre. Le ciel est obscur, mais je parviens quand même à reconnaître les grands arbres de mon jardin qui se secouent comme des marionnettes dans une danse macabre que le vent orchestre. Mon jardin de campagne est à présent le sombre théâtre du déchaînement des éléments, un immense jeu d’ombres que la Lune, décroissante et très pâle, anime par intermittence avec les nuages. La foudre embrase le ciel... Un, deux, trois, un tambour de tonnerre indique la distance qui nous sépare de l’éclair. Et de nouveau la foudre provoque la nuit, elle passe à côté d’un peuplier comme si elle jouait à attiser mon suspense. Mon front est collé à la vitre, mes mains se refroidissent depuis que j’ai commencé à regarder le spectacle. J’admire la violence du ciel, ici, dans cet habituel havre de paix, qui n’est généralement bercé que par de petites brises innocentes. Je regrette un peu la solidarité de la ville, que j’ai quittée hier pour venir écrire au calme. La ville, toujours animée de choses à faire, dehors comme à l’intérieur, car depuis que je suis arrivé en Ardennes, depuis que le temps s’exclame dehors et que je suis à l’intérieur, je remarque que je ne fais que regarder par les fenêtres.
Il faut dire aussi que la maison est grande, et que curieusement l’esprit seul à du mal à combler ses grands espaces. Ce qui me fait penser à ce film de Stanley Kubrick « Shining » où un écrivain, « comme moi », emmène sa famille dans un immense hôtel pour passer des vacances et sombre dans la folie…Rien que d’y songer, je frissonne. Je me frictionne les muscles pour effacer ce frisson qui me parcourt et allume dans mon cerveau, la peur d’être seul chez moi.
En me frottant énergiquement, un de mes boutons de manchette m’arrache un bout de peau, un filet d’hémoglobine enlace directement mon poignet. Le sang coule, j’essaie d’épargner ma chemise blanche, encore immaculée. C’est chose ratée ! J’ai un instant d’hésitation avant d’entreprendre de me déshabiller ou même de mettre mon poignet sous l’eau du robinet.
Que fais-je habillé dans mon costume de ville ? Un costume que mon grand-père m’a cédé à sa mort, un costume que je n’ai jamais mis, qui est toujours resté dans l’armoire de cette maison. Armoire que je ne me souviens plus d’avoir un jour ouvert. Je retire mon Audemars-Piguet, ma montre squelette qui affiche 4H30, et que le sang allait bientôt chevaucher.
Qu’est ce que cet accoutrement à cette heure-ci de la nuit ? Veston, cravate, chemise de soie, chaussures vernies. Le tout parfaitement à ma taille, ce que j’ignorais avant de l’enfiler. On dirait que je me suis habillé pour mon propre enterrement.
Le tonnerre gronde et les bibelots de mon secrétaire se joignent au vacarme. Je sursaute et une giclée de sang vole de mon poignet sur la mansarde. Un encrier de Chine se renverse sur ma correspondance. Je courre pour y remédier, je passe devant mon lit, tout fait, avec à son chevet mes habits de nuit, pantalon et chemise bras croisés. Je suis penché sur cette folie quand un autre éclair vient illuminer la pièce. Levant les yeux, mon reflet apparaît alors dans un vieux Truffaut suspendu en face de mon lit à baldaquin, je dois d’ailleurs m’accrocher à l’une des poutrelles quand je m’aperçois blafard, dans le miroir, les yeux hagards soulignés de cernes qui traversent mon visage comme des lames. Mes cheveux sont complètement ébouriffés, ma tête, mon visage contrastent tellement avec le reste de mon allure, de mon corps dans ces habits distingués. Je sens que ma vision se trouble, que cette démence du temps dehors est en train d’électriser la pièce où je me trouve. C’est comme si ma tête était une antenne qui capterait cette électricité dehors et la diffuserait à l’intérieur.
Rien de tout ça n’est vrai, la solitude me rend vulnérable, la taille de cette maison me rend fragile et puis l’âge de tout ce mobilier me rend superstitieux. Un dernier grondement semble déchirer la maison, alors que mes yeux s’alourdissent, je chavire, j’entrevois l’encrier de Chine, à la noyade, au milieu d’une marre rouge écarlate. Ma tête pèse d’un coup une tonne de plus à droite, et toute cette supercherie s’écroule sous l’élan de ma tête.


Je suis en chien de fusil, la tête dans mon propre sang, j’ai dû heurter le coin de mon lit, en m’évanouissant. Le plus fantastique, ici, maintenant, c’est ce lit dont nous avons hérité, il y a quelques années, déjà. Une création de Michel Ajar, le grand décorateur, spécialiste dans la rénovation de vieux meubles qu’il retouche avec des cadavres d’animaux. Il était taxidermiste avant de faire fureur, dans les années 70, alors que passait je ne sais plus quel remake de Dracula dont il avait certainement dû s’inspirer tant on dirait le mobilier d’un vampire. L’oncle défunt qui nous a cédé quelques pièces de l’artiste, était un proche du créateur. Je crois qu’ils chassaient ensembles en Afrique, mais j’imagine bien plus tant ils semblaient tous les deux sortis d’un rêve démoniaque d’Edgar Poe. Le lit dans la juste lignée onirique de l’horreur, est en chêne massif, un socle humble d’où partent quatre colonnes torsadées de serpents, entièrement revêtus de la bête, la queue en haut, et la tête ouverte, crocs acérés, à hauteur du genou. Les deux serpents, côté tête, sont rouge foncé ; les deux, côtés pieds, sont verts, un peu brunâtres. Un des deux reptiles verts me regarde de ses yeux de verre, un petit morceau de peau ensanglanté dans la bouche. Je le jurerais assoiffé de mon sang, descendu de l’arbre, et épanché sur moi, faible proie qui me suis perdu dans la jungle de mes pensées.

Je dormis deux heures, d’un sommeil pénible, chaud et humide tel la fièvre. Et pourtant, je n’étais pas malade. Je ne peux dire quel mal m’atteint cette nuit, quelle angoisse s’est emparée de moi, pour qu’à ce point je quitte le port de la raison et dérive entre ces deux rives escarpées : la crainte et la folie. Ou est-ce juste ma barque, qui coula dans la veine noire du cauchemar.
Non, ce n’est pas dans un cauchemar que je me suis noyé, mais bien dans le fantasque de la réalité. Quand la réalité ne respecte pas les limites que l’esprit s’est fixé, quand les petits hasards s’additionnent pour former une inexplicable apparence de folie, il arrive que l’esprit confonde. La raison qui possède un ego supérieur à celui des rois, n’accepte aucune ingérence dans son royaume. Une rébellion contre l’autorité et c’est souvent le massacre qui s’ensuit.

Je me répète plusieurs fois ce raisonnement tandis que le ciel s’émerveille, radieux, et que le soleil redonne confiance aux gens de foi. Je cherche dans la clarté du jour les réponses aux ténébreuses questions de la nuit. Juste à côté de la fenêtre, mon secrétaire est de nouveau en ordre. Je n’ai pourtant pas amené de femme de ménage jusqu’ici. Une sensation de vertige m’étreint et me fait porter ma main à ma tête. Du sang a coagulé à l’ouest de mon front…déjà sec. Mes yeux balayent alors la chambre, du secrétaire bien rangé, à la fenêtre grande ouverte, le petit lavabo, l’immense miroir du 16ième siècle dans lequel je me vois en pyjama, bonnet sur la tête, un peu de sang sur le coin du crâne, entouré de quatre serpents, les deux de devants, dans le reflet de la glace, sont du coup tournés vers moi. C’est comme si j’étais le chef de ce quatuor reptilien, piégé dans le revers de ce miroir, dans je ne sais quel jumeau de la réalité. J’ose à peine me regarder droit dans les yeux. Si je me fixe, si je le fixe, je risque de figer le temps et que ce miroir devienne une peinture, m’enfermant avec lui pour l’éternité.
Je m’efforce de détourner le regard.
Dans le dernier coin de la pièce, à gauche, à un mètre d’une vieille armoire, à moins d’un mètre de l’armoire, un valet, vieux mannequin de bois, porte mes habits de la veille à la perfection, la chemise boutonnée sur son torse légèrement bombé, la cravate bien nouée, le veston par-dessus et un chapeau melon pour couronner le tout. Le veston noir laisse entrevoir une manchette blanche à droite, de l’autre côté une manchette rouge écarlate.
J’ai l’impression de toiser mon assassin dans un seul œil qu’il s’est dessiné sur son visage de bois, avec mon sang.

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